Les mots, ainsi qu’on l’a fait remarquer, ont été inventés pour les usages ordinaires de la vie, et ils sont malheureux, inquiets et étonnés comme des vagabonds autour d’un trône, lorsque, de temps en temps, quelque âme royale les mène ailleurs. 

-Le Trésor des humbles, Maurice Maeterlinck

 

 

 

Ne pas contester au monde son caractère inquiétant et énigmatique

-La volonté de puissance, Friedrich Nietzche. 

 

 

Nous vivons dans un réglage de seuils moyens, qui convient pour la vie courante, comme notre langage convient pour la vie courante, mais il y a une autre manière d'utiliser le langage, et donc une autre perception du monde sans doute qui pourrait s'explorer en dehors des seuils qui sont les nôtres habituellement. En faisant travailler une ouïe plus subtile et moins utilitaire, peut-être entendra-t-on autrement. Peut-être entendra-t-on autre chose. 

-L'état d'incertitude, Claude Régy

 

 

Je crois que, à la base de l’art, il y a cette idée, ou ce sentiment très vif, une certaine honte d’être un homme qui fait que l’art ça consiste à libérer la vie que l’homme a emprisonnée. L’homme ne cesse pas d’emprisonner la vie. Il ne cesse pas de tuer la vie. La honte d’être un homme. L’artiste c’est celui qui libère une vie, une vie puissante, une vie plus que personnelle. Ce n’est pas sa vie. Libérer la vie, libérer la vie des prisons que l’homme . . et c’est ça résister. C’est ça résister... c’est, on le voit bien avec ce que les artistes font. je veux dire, il n’y a pas d’art qui ne soit une libération d’une puissance de vie. Il n’y a pas d’art de la mort.

-L'abécédaire, Gilles Deleuze

 

 

 

Notre vue sur l’homme restera superficielle tant que nous ne retrouverons pas, sous le bruit des paroles, le silence primordial, tant que nous ne décrirons pas le geste qui rompt ce silence. La parole est un geste et sa signification un monde.

-Phénoménologie de la perception, Maurice Merleau-Ponty

 

 

 

Je crois que l’acteur devrait se sentir dans l’état de celui qui écrit, avant que la phrase soit écrite. Si la parole glisse à la surface du bavardage, elle semble alors inutile et non avenue.

Mais quand l’acteur trouve en lui d’où viennent les mots, on a l’impression de ne jamais les avoir entendus. Ils nous surprennent et nous atteignent dans leur nouveauté.

Une langue oubliée.

Les acteurs par leurs intonations devraient pouvoir seulement suggérer. Faire penser à plusieurs interprétations. Ne pas faire de commentaire, leur ton ne devrait porter aucun jugement. Au-delà même de leurs partenaires, ils devraient ouvrir le discours vers le public, il devraient parler aux dieux.

Espaces perdus, Claude Régy

 

 

 

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Tout vaut mieux, même le retour à la barbarie, à la caverne primitive, qu'une pareille organisation sociale. Si jamais je peux, je leur en foutrai, moi, aux Bourgeois, du Progrès, du Labeur, de la Justice, de l'Egalité, de la Liberté, comme ils l'entendent.(...)

Parole d'honneur, on devrait me couper le cou tout de suite, tant je compte détruire dans les cervelles populaires le très abrutissant mythe du Travail.

Être un danger, un jour ! Quelle joie ! Aurai-je la force et la patience ?...

-Lettre à Léon BLoy, Jehan-Rictus

 

 

 

La majorité des hommes politiques, à en croire les éléments dont nous disposons, ne s’intéressent pas à la vérité mais au pouvoir et au maintien de ce pouvoir. Pour maintenir ce pouvoir il est essentiel que les gens demeurent dans l’ignorance, qu’ils vivent dans l’ignorance de la vérité, jusqu’à la vérité de leur propre vie. 

-Discours de réception du Prix Nobel, Harold Pinter

 

 

 

 

Briser l’union des morts et des vivants,

briser l’échange de la vie et de la mort, désintriquer la vie de la mort, et frapper la mort et les morts d’interdit, c’est là le tout premier point d’émergence du contrôle social. Le pouvoir n’est possible que si la mort n’est plus en liberté, que si les morts sont mis sous surveillance, en attendant le renfermement futur de la vie entière. Ceci est la Loi fondamentale, et le pouvoir est gardien des portes de cette Loi. 

-L'échange symbolique et la mort, Jean Baudrillard

 

 

J’ai, avant tout, un immense respect pour tout ce qui est inexprimable dans un être, pour tout ce qui est silencieux dans un esprit, pour tout ce qui n’a pas de voix dans une âme, et je plains l’homme qui n’a pas de ténèbres en lui. (…) Il y a dans notre âme une mer intérieure,

une effrayante et véritable mare tenebrarum où sévissent les étranges tempêtes de l’inarticulé et de l’inexprimable,

et ce que nous parvenons à émettre en allume parfois quelque reflet d’étoile dans l’ébullition des vagues sombres. (…) Et c’est ainsi que j’écoute, avec une attention et un recueillement de plus en plus profonds, toutes les voix indistinctes de l’homme. Je me sens attiré, avant tout, par les gestes inconscients de l’être, qui passent leurs mains lumineuses à travers les créneaux de cette enceinte d’artifice où nous sommes enfermés. Je voudrais étudier tout ce qui est informulé dans une existence, tout ce qui n’a pas d’expression dans la mort ou dans la vie, tout ce qui cherche une voix dans un cœur. Je voudrais me pencher sur l’instinct, en son sens de lumière, sur les pressentiments, sur les facultés et les notions inexpliquées, négligées ou éteintes, sur les mobiles irraisonnés, sur les merveilles de la mort, sur les mystères du sommeil, où malgré la trop puissante influence des souvenirs diurnes, il nous est donné d’entrevoir, par moments, une lueur de l’être énigmatique, réel et primitif ; sur toutes les puissances inconnues de notre âme ; sur tous les moments où l’homme échappe à sa propre garde ; sur les secrets de l’enfance, si étrangement spiritualiste avec sa croyance au surnaturel, et si inquiétante avec ses rêves de terreur spontanée, comme si réellement nous venions d’une source d’épouvante ! Je voudrais guetter ainsi, patiemment, les flammes de l’être originel, à travers toutes les lézardes de ce ténébreux système de tromperie et de déception au milieu duquel nous sommes condamnés à mourir. Mais il m’est impossible d’expliquer tout cela aujourd’hui ; je ne suis pas sorti des limbes, et je tâtonne encore, comme un enfant, aux carrefours bleus de la naissance. 

-Confession de poètes, Maurice Maeterlinck